Que penser des révélations privées ?

 

Extrait du livre de Bernard Sesboüé, Croire, Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXIe siècle, p. 174-175.

 

Si Dieu nous a tout dit en Jésus-Christ, les révélations privées sont tout de suite relativisées. Mais, périodiquement, les chrétiens reprennent un goût, parfois exagéré, pour des révélations privées qui se seraient produites en leur temps. Ces révélations ne sont pas impossibles, mais elles demandent un discernement rigoureux. La plus grande prudence est ici de mise, car la sincérité d'une expérience spirituelle peut côtoyer certaines formes de charlatanisme. Plusieurs sectes enfin prétendent volontiers s' appuyer sur une révélation faite à leur fondateur.
Une chose est claire. L’Eglise n’impose pas et n’imposera jamais le contenu d'une révélation privée comme objet nécessaire de la foi du chrétien. Même quand une révélation ou une apparition ont été jugées « authentiques » - prenons 1'exemple des apparitions de Lourdes -, celles-ci demeurent 1'objet d'une adhésion libre. Le catholique garde toute sa liberté de jugement. II n'est nullement « hérétique » s'il n'y accorde pas sa foi.
De plus, quand l’Eglise authentifie une apparition ou une révélation, elle ne le fait que sur la base d'une comparaison entre le message rapporté et celui dont elle garde le dépôt depuis la venue de Jésus-Christ. Si le contenu de ce message est en accord profond avec ce que dit la révélation chrétienne «publique », elle pourra le reconnaître comme authentique, puisque rien de radicalement nouveau n'a été dit. Au contraire, si quelque chose qui ne se trouverait en aucune façon déjà présent dans la révélation chrétienne, était exprimé dans une apparition, cette nouveauté la rendrait suspecte et 1'Église ne pourrait pas la reconnaître. De même, celle-ci se montre plus que réticente vis-à-vis de tout message annonçant des événements á venir. Dans les apparitions reconnues de la Vierge, le message se ramène le plus souvent á un appel á la prière et á la conversion, ce qui est fondamentalement évangélique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le message des apparitions est donc soumis au jugement ecclésial, en raison même de la responsabilité que le Christ a confiée á 1'Église dans le discernement de la foi.
Un autre critère d'authenticité est celui des fruits de sanctification chez les fidèles. Le sérieux des paroles de révélation rapportées par un mystique se vérifie á la sainteté dont il témoigne au regard de Dieu et des autres. De même, quand il s'agit d'un événement public qui provoque des rassemblements de croyants et des pèlerinages. L’Eglise s'interroge sur les fruits de prière et de conversion qui s' y manifestent et qui augmentent la foi, 1'espérance et la charité des participants.
On comprend donc la grande réserve et même la lenteur de 1'Église devant les phénomènes de révélations ou d'apparitions privées. Ses responsables sont très en deçà de ce qu'une piété populaire spontanée exprime ou désire. Car la foi n'est pas la crédulité et la bonne foi n'est pas toujours la foi. On sait combien les illusions sont possibles en une matière aussi délicate, sans parler des tromperies ou des mensonges qui exploitent la naïveté et même la superstition á des fins peu avouables.
De même, un penchant trop fort pour les phénomènes extraordinaires est a priori suspect. Car il peut recouvrir un manque de foi vis-à-vis de la révélation accomplie par 1'unique Médiateur, Jésus-Christ. Dans 1'Évangile, Jésus mettait en garde ceux qui demandaient avec impatience des miracles. Dieu se manifeste le plus souvent á nous par des moyens ordinaires et des signes discrets que nous devons savoir discerner.